Pourquoi les plantes ne font pas de musique : comprendre la sonification végétale
Une approche scientifique rigoureuse de la bio-communication inter-espèces
Par Renaud Ruhlmann
Introduction : Entre science et projection anthropomorphique
Depuis les années 1970 et la publication du best-seller The Secret Life of Plants (Tompkins & Bird, 1973), le grand public entretient une fascination pour l'idée que les plantes puissent "faire de la musique" ou "communiquer" avec nous via des sons harmonieux. Cette idée, bien qu'attirante d'un point de vue poétique, repose sur une incompréhension fondamentale des phénomènes biologiques réels et constitue un cas typique d'anthropomorphisme scientifique.
Cet article vise à clarifier, avec rigueur scientifique et nuance, ce que les plantes émettent réellement d'un point de vue électrophysiologique, ce qu'est la sonification de données, et pourquoi le terme "musique des plantes" est non seulement inexact scientifiquement, mais potentiellement problématique pour notre compréhension de la conscience végétale et de la bio-communication inter-espèces.
I. Ce que les plantes émettent réellement : fondements biologiques
1.1. Signaux électriques végétaux : une réalité scientifique établie
Les plantes possèdent bel et bien une activité électrophysiologique mesurable, documentée scientifiquement depuis plus d'un siècle. Sir Jagadish Chandra Bose (1858-1937), pionnier de la biophysique végétale, fut l'un des premiers à enregistrer des réponses électriques chez les plantes au début du XXe siècle (Bose, 1926). Ses travaux, initialement controversés, ont été progressivement validés par la recherche moderne.
Les types de signaux électriques végétaux :
1.Potentiel d'action (AP - Action Potential)
-
- Similaire aux impulsions nerveuses animales dans leur principe, mais fondamentalement différents dans leur mécanisme
- Résulte de flux ioniques (K⁺, Ca²⁺, Cl⁻) à travers les membranes cellulaires
- Se propage le long des tissus vasculaires (phloème et xylème)
- Vitesse de propagation : 0,5 à 50 cm/seconde (contre 120 m/s dans les neurones humains)
-
Fonction biologique : transmet des signaux d'alerte en cas de blessure, attaque d'herbivore ou stress environnemental
2.Potentiel de variation (VP - Variation Potential) - Plus lent et plus variable que le potentiel d'action
- Associé aux changements de pression dans les tissus vasculaires
- Se déclenche en réponse à des stimuli mécaniques, thermiques ou chimiques
3.Potentiel électrotonique (EP - Electrotonic Potential) - Changements graduels du potentiel de membrane
- Non propagatif, localisé
- Lié à des modifications physiologiques graduelles
Recherches récentes :
Université de Lausanne (Farmer et al., 2017-2022) : Lorsqu'une feuille est blessée, elle émet un signal électrique qui se propage par les veines vers les autres feuilles selon un modèle mathématique, déclenchant la production de l'hormone défensive jasmonate.
Études brésiliennes sur la tomate (Chatterjee et al., 2021) : Les plants de tomates, lorsqu'ils sont attaqués, transmettent des impulsions électriques au reste de la plante, permettant une réponse défensive coordonnée.
CNRS, INRAE et Université Paris-Saclay : Les oscillations mécaniques dues au vent activent des "interrupteurs moléculaires" à la surface des cellules végétales, générant des signaux électriques qui permettent aux plantes "d'écouter" leur environnement.
1.2. Ce que ces signaux ne sont PAS
Point crucial : Ces signaux électriques sont des processus physiologiques liés à la survie, à la croissance et à l'adaptation environnementale. Ils ne constituent en aucun cas :
- ❌ De la musique
- ❌ Un langage structuré
- ❌ Une forme d'expression artistique
- ❌ Une tentative de communication avec les humains
- ❌ Des "émotions" au sens animal/humain
Comme le formule sans ambiguïté Dr. Monica Gagliano, écologiste comportementale et l'une des scientifiques les plus respectées dans le domaine de la cognition végétale :
"Les plantes ont leurs vrais sons et n'ont pas besoin des humains pour leur donner de faux sons et dire que ce sont les voix des plantes. [...] Si je vous accrochais sur un de ces multimètres et vous disais que le son obtenu en traduisant votre impédance électrique était votre voix, il serait immédiatement clair qu'il ne s'agit pas de votre voix, mais d'une simple sonification de votre impédance électrique — rien à voir vraiment avec votre véritable voix ou son."
(Gagliano, citée dans HowStuffWorks, 2024)
Photo : Julien Herreros / Monica Gagliano / Renaud Ruhlmann / Marcos O'Farrell - Mars 2023
1.3 Les vrais sons des plantes
Distinction fondamentale : Les plantes émettent effectivement des sons réels, distincts des sonifications artificielles.
Recherches de Monica Gagliano (2012-2017) :
Communication acoustique racinaire (Oecologia, 2012) : Les racines de maïs émettent des clics ultrasoniques autour de 220 Hz lors de leur croissance et s'orientent vers des sources sonores émettant à la même fréquence.
Clics de cavitation : Sons produits lorsque les colonnes d'eau se rompent dans le xylème en situation de stress hydrique (phénomène de cavitation).
Sons mécaniques : Craquements, frictions, mouvements des tissus végétaux.
Gagliano souligne : "Les signaux acoustiques émis par les plantes sont si nombreux qu'il paraît très improbable qu'ils soient tous dus à la cavitation. [...] En fait, une démonstration récente indique maintenant que les plantes génèrent des sons indépendamment de la déshydratation et des processus liés à la cavitation."
Ces sons véritables sont dans le domaine des ultrasons (inaudibles pour l'oreille humaine) et relèvent de processus biophysiques spécifiques, non de productions "musicales". Nous en avons parlé longuement avec Monica puisqu'elle est Italienne et connait très bien l'histoire de la marque "Music of the plants" et elle explique en tant que scientifique que ce type de sonification ne respecte pas la conscience ni la communication réelle des plantes mais interprète et biaise le vrai message. Il est donc important, si l'on souhaite sonifier une plante, de comprendre comment fonctionne l'appareil en transparence pour comprendre ce que l'humain a choisit d'entendre et de filtrer dans les biodatas que nous offre le règne végétal.
II. La sonification : qu'est-ce vraiment ?
2.1. Définition scientifique
La sonification est définie comme "la représentation de données sous forme de signaux acoustiques non-verbaux aux fins de transmission ou de perception d'information" (Hermann, 2002 ; Kramer et al., 1999).
Critères formels d'une sonification (International Community for Auditory Display) :
- C1 : Le son reflète des propriétés ou relations objectives dans les données d'entrée
- C2 : La transformation est systématique (définition précise de la correspondance données→son)
- C3 : La sonification est reproductible (mêmes données = même résultat sonore)
- C4 : Le système peut être utilisé avec différentes données
2.2. La sonification : une traduction arbitraire
Point crucial : La sonification est une interprétation humaine, un choix de design.
Exemple concret :
Quand un appareil de "musique des plantes" mesure une variation de résistance électrique de 50 à 100 Ohms sur une feuille :
- Signal brut : 50 Ω → 100 Ω (donnée objective)
-
Choix arbitraire de mapping :
- Designer A : 50Ω = Do (262 Hz), 100Ω = Sol (392 Hz)
- Designer B : 50Ω = La grave (110 Hz), 100Ω = La aigu (880 Hz)
- Designer C : 50Ω = bruit blanc filtré à 200 Hz, 100Ω = sinusoïde à 1000 Hz
Résultat : Trois "musiques" complètement différentes à partir des mêmes données biologiques. Laquelle est la "vraie voix" de la plante ? Aucune. Ce sont toutes des artefacts de la traduction humaine.
Les appareils de "Music Of The Plants" en plus ne sont pas tous calibrés avec le même mapping. Nous avons un Device U1 de 2019, qui correspond à la fabrication d'origine alors que les modèles à partir de 2020 ne sont plus fabriqués de la même manière et ils ont aussi changé le nom du distributeur. Auparavant c'était SOLERA et à présent c'est STREAMPATH SRL, autrement dit, un business bien lucratif en place car les Italiens nous l'avait dit quand nous co-organisions le Festival Internationale de la Musique des Plantes, ce seront les Francais qui expliqueront la science de "la musique des plantes". Autrement dit, les personnes qui fabriquent et vendent ces machines sont incapables de vous expliquer correctement et avec la rigueur scientifique comment fonctionnent leurs propres matériels !!!
Dès lors, comment voulez-vous avoir confiance en une entreprise qui n'est pas capable de vous expliquer en transparence ce que la plante émet comme informations ???
Anthropomorphisme et escroquerie intellectuelle avec des appareils aux prix les plus élevés du marché. Et pour l'anecdote, en 2020 quand j'étais donc co-organisateur du FIMP, une personne de Damanhur était venue pour présenter en bon commercial les produits (Device U1 et Bamboo). Il m'a proposé de mettre en avant mes albums de "chant de plantes", à l'époque "La mélodie des végétaux" Vol.1, "Mastermind of the mint" et "Are You Sage?" avec sur la pochette "music of the plants" alors que je les ai produit avec l'appareil "plantsplay" de Edoardo Taori et non le leurs.
Où est le respect des plantes ici ? aucun, du business pour vendre plus d'appareils sous prétexte "de la musique"... et le vrai message des plantes alors, on en fait quoi ??
2.3. Histoire de la sonification scientifique
La sonification est utilisée depuis les années 1950 dans la recherche scientifique (Supper, 2012) :
- Compteur Geiger (1928) : Taux de cliquetis = niveau de radiation
- Sismologie : Conversion d'ondes sismiques en sons audibles
- Astronomie : Sonification de données du télescope Hubble
- Neurosciences : Traduction de l'activité neuronale en patterns sonores
Dans tous ces cas, les scientifiques sont explicites : ce ne sont pas les "sons naturels" des radiations, des séismes ou des neurones, mais des représentations auditives de données choisies pour faciliter l'analyse.
Quand vous êtes en foret, entendez-vous des mélodies harmonieuses, des musiques sortir des arbres ? Alors pourquoi devrions-nous banaliser un terme aussi absurde que "musique des plantes" si de nature, nous n'entendons aucun son sortir d'un végétal ?
III. Le problème de la "musique des plantes" : anthropomorphisme et dérives
3.1. L'héritage problématique de Cleve Backster
Cleve Backster (1924-2013), spécialiste du polygraphe, publie en 1968 son expérience célèbre : il connecte un détecteur de mensonges à une plante et observe des réactions quand il "pense" à brûler une feuille.
Problèmes méthodologiques majeurs :
- Variables non contrôlées (température, vibrations, humidité)
- Absence de protocole en double-aveugle
- Impossible à reproduire par d'autres chercheurs dans des conditions contrôlées
- Interprétations anthropomorphiques injustifiées ("la plante a peur", "la plante lit mes pensées")
Conséquences durables : Selon Michael Pollan (The New Yorker, 2013), le livre The Secret Life of Plants inspiré par Backster a provoqué :
- Un ralentissement de plusieurs décennies de la recherche sérieuse sur le comportement végétal
- Une stigmatisation des chercheurs s'intéressant à la cognition végétale comme je le constate depuis quelques années avec les recherches produites par NATURASOUNDS
- Une autocensure scientifique par peur d'être associés aux pseudo-sciences car la science ne prend pas en compte l'importance de l'observateur et de ses intentions.
Monica Gagliano le résume ainsi : "Tout simplement, les machines qui traduisent le 'biofeedback' des plantes en musique n'ont rien de scientifique — toute l'histoire n'a rien à voir avec la science ou le son des plantes."
3.2. Les dérives du terme "musique des plantes"
A. Confusion conceptuelle
Le terme "musique des plantes" implique faussement :
- Intentionnalité : Que la plante "choisit" de produire ces sons
- Expression artistique : Que la plante a une forme d'esthétique musicale
- Communication dirigée : Que la plante s'adresse à nous
- Anthropocentrisme : Que les plantes doivent s'exprimer dans nos termes humains (gammes, tonalités, rythmes)
B. Réductionnisme problématique
En prétendant que les appareils révèlent "la voix" ou "la musique" des plantes, on :
- Réduit la complexité fascinante de la physiologie végétale à un gadget sonore
- Masque les vrais phénomènes bioacoustiques (clics racinaires, ultrasons, cavitation)
- Détourne l'attention de la recherche scientifique rigoureuse
- Banalise la véritable communication végétale (chimique, électrique, acoustique)
C. Impact sur la recherche et la perception publique
Stefano Mancuso, pionnier de la neurobiologie végétale, et Francis Hallé, botaniste de renommée mondiale, insistent sur l'importance de ne pas anthropomorphiser les plantes tout en reconnaissant leur complexité cognitive.
Nous échangeons régulièrement avec des personnes de l'équipe de Stefano Mancuso dont des ingénieurs car ils proposent du biomimétisme et une approche très respectueuse des végétaux, tout comme Francis Hallé qui a aimé entendre nos actions de terrain avec les jeunes publics et proposer des échanges de bio communication via le son pour sensibiliser à la conscience végétale en expliquant ce langage biocompatible harmonieux mais qui n'est pas de la musique. Francis a beaucoup apprécié notre approche et notre sensibilité à vouloir partager ces expériences multi-sensorielles avec les enfants.
Le risque : en habituant le public à une vision romancée et inexacte, on :
- Crée des attentes irréalistes
- Discrédite la science végétale sérieuse
-
Empêche une véritable compréhension des capacités végétales

Photo : Francis Hallé / Renaud Ruhlmann - Avril 2022
IV. Appareils de sonification : différences et objectivité
4.1. Les dispositifs classiques (exemple : MIDI Sprout, Musique des Plantes)
Principe de fonctionnement :
- Mesure de l'impédance électrique ou de la conductivité entre deux points de la plante
- Conversion en notes MIDI via un algorithme prédéfini
- Attribution à des gammes musicales (pentatonique, majeure, etc.)
- Ajout d'effets (reverb, delay, harmonisation)
Limitations et biais :
- ❌ Choix arbitraire : Pourquoi une gamme pentatonique plutôt qu'atonale ?
- ❌ Contraintes musicales : Les données sont "forcées" dans des structures harmoniques humaines
- ❌ Lissage excessif : Filtrage pour rendre le résultat "musical" = perte d'information
- ❌ Interprétation préconçue : Le designer impose ce qui "sonne bien"
Utilité : Ces appareils ont une valeur pédagogique et contemplative indéniable, mais ne doivent pas être présentés comme révélant "la vraie musique" de la plante.
4.2. Le Pocket Scion : vers plus d'objectivité
Différence fondamentale : Le Pocket Scion se positionne comme un outil de sonification brute plutôt que d'interprétation musicale préétablie.
Approche :
- Données brutes : Mesure des variations bioélectriques sans présupposés musicaux
- Fréquences pures : Traduction en Hz (hertz) plutôt qu'en notes tempérées
- OSC/MIDI raw : Sortie de données numériques exploitables
- Transparence : L'utilisateur voit les valeurs réelles et contrôle le mapping
Avantages scientifiques :
✅ Reproductibilité : Les données brutes peuvent être repartagées et réanalysées
✅ Objectivité : Moins de biais d'interprétation préalable
✅ Flexibilité : L'utilisateur choisit consciemment son mapping sonore
✅ Pédagogie : Permet de comprendre la différence entre signal et interprétation
Exemple de workflow Pocket Scion :
Signal bioélectrique → Voltage brut (0-5V)
↓
Conversion ADC
↓
Données numériques (0-1023)
↓
OSC : /plant/data + valeur brute
↓
L'UTILISATEUR décide du mapping :
- Fréquence pure (220-880 Hz)
- Contrôle de synthétiseur
- Modulation de timbre
- Etc.
Nuance importante : Même le Pocket Scion reste une sonification (traduction arbitraire de données en son). La différence est qu'il :
- Explicite cette traduction et rend enfin transparent cette traduction sonore
- Donne le contrôle à l'utilisateur entre données brutes et utilisation du langage MIDI
- Ne prétend pas révéler "la musique" de la plante
4.3. Recommandations pour l'utilisation éthique
Pour les fabricants et praticiens :
- Terminologie honnête : Parler de "sonification" ou "traduction sonore", pas de "musique de la plante"
- Transparence technique : Expliquer ce qui est mesuré et comment c'est traduit
- Contexte scientifique : Référencer la recherche réelle (Gagliano, Mancuso, Hallé, Ruhlmann, etc.)
- Limites claires : Admettre que c'est une interprétation humaine
Pour les utilisateurs :
- Esprit critique : Comprendre que le son produit est un artefact du système
- Curiosité : S'intéresser aux phénomènes biologiques sous-jacents
- Respect : Ne pas projeter d'intentions ou d'émotions humaines sur les signaux
-
Complémentarité : Utiliser la sonification comme porte d'entrée vers la science végétale
Retrouvez notre proposition d'appareil avec formation et suivi de vos projets scientifiques, thérapeutiques ou artistiques pour co-créer et produire des collaborations fertiles respectueuses avec le vivant (cliquez sur la photo pour accéder à notre proposition)
V. Conscience végétale et bio-communication : les vraies questions
5.1. Que sait-on vraiment de la cognition végétale ?
Consensus scientifique actuel (Gagliano, Mancuso, Hallé, Trewavas) :
✅ Les plantes perçoivent leur environnement via de nombreux capteurs (lumière, gravité, toucher, chimie, son)
✅ Les plantes traitent l'information et prennent des "décisions" optimisant leur survie
✅ Les plantes mémorisent des informations (court et long terme)
✅ Les plantes communiquent chimiquement avec d'autres organismes
✅ Les plantes apprennent (cf. expériences de Gagliano sur Mimosa pudica, 2016)
Questions ouvertes :
❓ Existe-t-il une forme de "conscience" végétale ?
❓ Comment définir la cognition sans cerveau ni neurones ?
❓ Quelle est la nature de l'"expérience subjective" d'une plante, si elle existe ?
Stefano Mancuso (fondateur de la neurobiologie végétale) propose le concept d'intelligence distribuée : les plantes n'ont pas de cerveau centralisé, mais un réseau de traitement d'information décentralisé, similaire à Internet ou aux colonies d'insectes.
Je vous invite aussi à lire mon livre "La mélodie secrète des végétaux" car j'y parle de conscience végétale par mes expériences personnelles de bio-communication végétale avec mes premiers échanges avec les cacaoyers du Guatemala. Nous sommes nombreux sur terre à pouvoir communiquer avec le vivant et entretenir ces échanges sans avoir besoin d'artifice et donc d'appareils pour communiquer. C'est pour cela que je produis de la recherche depuis 5 ans afin de proposer des appareils éthiques, respectant le chant des plantes et non imposer un anthropomorphisme qui facilite un business plutôt qu'un partage cohérent d'une expérience fondamentale de la vie : pouvoir communiquer avec les autres intelligences du vivant par la voix du coeur.
5.2. La vraie bio-communication végétale
Communication chimique (la mieux documentée) :
-
Composés organiques volatils (COV) : Molécules aéroportées émises en cas de stress
- Exemple : Acacias attaqués par des herbivores émettent de l'éthylène, détecté par les acacias voisins qui augmentent leur production de tanins toxiques (Farmer & Ryan, 1990)
-
Signalisation racinaire : Exsudats chimiques échangés via le sol et les mycorhizes
- Réseau "Wood Wide Web" (Simard, 2021) : Arbres partageant du carbone via réseaux fongiques
Communication électrique (en cours d'étude) :
- Propagation de potentiels d'action le long du phloème
- Coordination à longue distance pour réponses défensives
- Possible rôle dans la perception du vent (CNRS, 2021)
Communication acoustique (recherches préliminaires) :
- Clics ultrasoniques racinaires à 220 Hz (Gagliano, 2012)
- Détection de vibrations de l'eau et des prédateurs (Appel & Cocroft, 2014)
- Arabette (Arabidopsis) détectant les sons de mastication de chenilles (Appel, 2014)
Point crucial : Toutes ces formes de communication sont fonctionnelles (survie, reproduction, défense), pas esthétiques ou expressives au sens humain.
5.3. Respect de l'altérité végétale
Le risque de l'anthropomorphisme :
Monica Gagliano met en garde : "D'un côté, cela aide les gens à se connecter et à se rapprocher des plantes. Mais en même temps, c'est dangereux. En dessous, ce que cette histoire dit réellement, c'est que l'humain est le point de référence le plus important. Pour que les plantes communiquent avec nous, elles doivent le faire dans nos termes."
Proposition d'une éthique végétale :
- Reconnaître l'altérité : Les plantes ne sont pas des "animaux verts" ni des "humains immobiles"
- Accepter l'incompréhensible : Leur "expérience du monde" nous échappe largement
- Valoriser la différence : Leur cognition distribuée est fascinante parce qu'elle est différente
- Éviter le réductionnisme : Ne pas ramener toute leur complexité à nos catégories
- Humilité épistémologique : Admettre les limites de notre compréhension
Francis Hallé insiste sur le fait que les plantes sont des organismes radicalement différents des animaux :
- Pas de mobilité (sauf croissance)
- Pas de prédation (sauf exceptions)
- Modularité (peuvent survivre à l'amputation de 90% de leur biomasse)
- Immortalité potentielle (pas de sénescence programmée)
VI. Utiliser la sonification de manière responsable et éclairée
6.1. La sonification comme outil pédagogique
Usages légitimes :
✅ Sensibilisation : Créer un lien émotionnel avec le monde végétal
✅ Pédagogie : Rendre tangibles des phénomènes invisibles (signaux électriques)
✅ Art et méditation : Expériences contemplatives avec la nature
✅ Recherche exploratoire : Détecter des patterns dans les données via l'audition
Conditions :
- Transparence sur ce qui est mesuré et comment c'est traduit
- Contexte scientifique : Lien vers la recherche réelle et ce que traduit chaque appareil pour ne pas "vendre du rêve".
6.2. Du gadget à la compréhension profonde
Progression recommandée :
- Émerveillement initial : Expérience sensorielle avec un dispositif de sonification
- Questionnement : "Mais qu'est-ce qui produit réellement ces sons ?"
- Apprentissage : Comprendre la physiologie végétale sous-jacente
- Approfondissement : Étudier la recherche scientifique (Gagliano, Mancuso, etc.)
- Réflexion éthique : Repenser notre relation aux plantes
6.3. Vers une "écologie acoustique végétale"
Proposition : Plutôt que de faire "parler" les plantes dans nos termes, développons une écoute des vrais sons végétaux :
- Enregistrements ultrasoniques des clics racinaires
- Hydrophones dans les troncs pour capter les flux de sève
- Microphones de contact pour les mouvements mécaniques
- Stéthoscopes botaniques pour l'activité interne
Ces sons, même nécessitant des transpositions de fréquence pour être audibles, sont les vrais sons des plantes, pas des artefacts de traduction électrique.
Photo : Renaud Ruhlmann avec le Paulownia de La Villa Le Lac de Le Corbusier à Corseaux, Canton de Vaud en Suisse.
VII. Conclusion : Pour une relation authentique avec le monde végétal
7.1. Ce que nous avons appris
- Les plantes ne font pas de musique, mais elles ont une vie électrophysiologique fascinante qui a une forme d'harmonie par la recherche de l'homéostasie
- La sonification est une traduction humaine, pas une révélation de "la voix" de la plante car chaque appareil a des filtres et des algorithmes différents.
- L'anthropomorphisme, bien qu'attrayant, est réducteur et potentiellement nuisible
- Les vrais sons végétaux existent (clics racinaires, ultrasons) et méritent d'être étudiés
-
La recherche scientifique (Gagliano, Mancuso, Hallé, Ruhlmann) révèle une complexité végétale stupéfiante
-
Croiser les cultures car si on utilise uniquement le point de vue occidental, nous réduisons le potentiel de compréhension de ces phénomènes.
Exemple avec cette étude produite par l'université de Princetown (où a fait ses classes Joël Sternheimer), l'université de Cambridge et l'institut Max Planck pour expliquer que Pythagore avait tord et qu'il n'y a pas d'harmonie universelle selon sa théorie car la gamme tempérée qu'il a calculé n'est pas forcément la plus judicieuse et la plus pertinente à utiliser surtout si on parle de rapport biologique. En Inde, la musique orientale a plus de nuances avec 22 shrutis au lieu de 12 demi-tons en occident. Ainsi, la musique orientale propose beaucoup plus de nuances avec les quart de tons que la musique occidentale.
Pour les plantes, il est évident que plus on propose de nuances plus l'émission sera précise et riche et surtout pour ce potentiel biocompatible à but thérapeutique.
7.2. Le rôle des outils comme le Pocket Scion
Le Pocket Scion et les dispositifs similaires ont une place légitime à condition de :
- ✅ Être transparents sur leur fonctionnement
- ✅ Reconnaître leur nature d'outils de sonification, pas de "traducteurs"
- ✅ Servir de portes d'entrée vers la connaissance scientifique
- ✅ Encourager une réflexion critique sur notre relation aux plantes
7.3. Questions à se poser
Avant d'utiliser ou de promouvoir un dispositif de "musique des plantes", demandez-vous :
- Quel est le mapping données→son utilisé ? Est-il explicité et transparent ?
- Pourquoi ce choix de gamme/tonalité plutôt qu'un autre ?
- Que mesurons-nous réellement ? Impédance ? Potentiel électrique ? Conductivité ?
- Quelle est la fonction biologique du signal mesuré ?
- Comment présenter cela sans anthropomorphisme excessif ?
-
Que peut apprendre l'utilisateur sur la physiologie végétale ?
7.4. Vers une bio-communication éthique
La vraie question n'est pas "comment faire parler les plantes", mais :
Comment pouvons-nous, humains, apprendre à mieux percevoir et respecter les plantes dans leur altérité radicale ?
Cela implique :
- Humilité : Accepter que nous ne comprendrons jamais pleinement "ce que cela fait d'être une plante"
- Curiosité scientifique : Soutenir la recherche rigoureuse (Gagliano, Mancuso, etc.)
- Créativité artistique : Utiliser la sonification comme art, pas comme pseudo-science
- Éthique environnementale : Protéger les plantes pour ce qu'elles sont, pas pour ce qu'on imagine qu'elles sont
7.5. Appel à la nuance
Cet article ne vise pas à "tuer la magie" de la relation humain-plante et de ces échanges sonores et musicaux. Au contraire, il plaide pour une magie authentique, fondée sur :
- La réalité fascinante de la physiologie végétale
- Les vrais sons que les plantes produisent
- La complexité cognitive révélée par la science avec conscience
- Un respect profond pour l'altérité végétale et sa réelle communication électrophysiologique
La vraie merveille n'est pas que les plantes "font de la musique", mais qu'elles existent avec des modes de cognition, de communication et d'existence radicalement différents des nôtres — et que nous commençons à peine à les comprendre.
Références scientifiques
Recherches fondamentales
- Bose, J.C. (1926). The Nervous Mechanism of Plants. Longmans, Green and Co., London.
- Gagliano, M. et al. (2012). "Towards understanding plant bioacoustics". Trends in Plant Science, 17(6), 323-325.
- Gagliano, M. et al. (2016). "Learning by Association in Plants". Scientific Reports, 6, 38427.
- Farmer, E.E. & Ryan, C.A. (1990). "Interplant communication: Airborne methyl jasmonate induces synthesis of proteinase inhibitors in plant leaves". PNAS, 87(19), 7713-7716.
- Simard, S. (2021). Finding the Mother Tree: Discovering the Wisdom of the Forest. Knopf.
- Mancuso, S. & Viola, A. (2015). Brilliant Green: The Surprising History and Science of Plant Intelligence. Island Press.
- Hallé, F. (1999). Éloge de la plante : Pour une nouvelle biologie. Éditions du Seuil.
- Pelt, J-M. (1996). Les langages secrets de la nature. Fayard.
Électrophysiologie végétale
- Volkov, A.G. (Ed.). (2006). Plant Electrophysiology. Springer, Berlin.
- Chatterjee, S.K. et al. (2021). "Fruit Herbivory Alters Plant Electrome: Evidence for Fruit-Shoot Long-Distance Electrical Signaling in Tomato Plants". Frontiers in Sustainable Food Systems.
- Farmer, E.E. et al. (2020). "Wound activation of jasmonate signalling: extending the squeeze cell hypothesis". Journal of Experimental Botany.
Sonification et critique
- Hermann, T. (2002). Developing Model Based Sonification. PhD Thesis, Bielefeld University.
- Kramer, G. et al. (1999). "Sonification Report: Status of the field and research agenda". International Community for Auditory Display (ICAD).
- Supper, A. (2012). "The search for killer application: drawing the boundaries around the sonification of scientific data". In The Oxford Handbook of Sound Studies, Oxford University Press, 249-270.
-
Pollan, M. (2013). "The Intelligent Plant". The New Yorker, December 23.
D'autres informations sur ce sujet avec cet autre article :
